Pièce rapportée

Les vêtements ont une histoire. Ils sont parfois chargés de tant de souvenirs qu’il nous devient impossible de nous résoudre à les jeter, bien que rapiécés ou rétrécis. Nous avons demandé à quatre artistes de nous rapporter un souvenir de robe.

Illustrations de Cloé Bourguignon

Rubrique parue dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Avril Bénard

Je ne voulais que jouer dehors. Tout le temps. Il était là mon imaginaire, il m’attendait dans le jardin. Et quand maman ouvrait la porte ou la fenêtre du rez-de-chaussée, je courais pour retrouver la terre et l’acacia, et le buis dont je venais de voler la feuille qui sentait le vert écrasé, et les oiseaux qui ne s’envolaient plus à mon arrivée.

J’avais les mains qui patouillaient, et je les essuyais sur ma robe. N’importe laquelle, toutes, toutes celles de mon enfance. Avec des poches plaquées devant, que je remplissais des trésors de l’air libre. Parce que je jouais en robe. Toutes mes copines portaient des pantalons pour ces moments salissants à l’extérieur. Mais moi, j’avais le droit d’aller dehors en robe, et je voyais comme un privilège de ne pas avoir à me changer avant de m’échapper.

La robe n’était pas réservée aux visites à la famille ou aux moments gracieux. Elle avait le droit d’être souillonnée. J’avais cette liberté, d’être une petite fille échevelée avec des brindilles dans ma frange, et une robe noircie, sans me faire gronder à mon retour dans la maison. On mettait la robe à tourner dans la machine, et le lendemain nous pouvions repartir, elle et moi, vers la forêt sauvage, ou la vasière de la mer, ou les champs trempés d’une ondée. De là est née une aisance dans mon rapport à la robe, une indépendance qui ne la sacralise ni ne la fuit.


Ina Mihalache/Solange te parle

J’ai acheté ma plus récente robe en rentrant de chez mon avant-dernier psy. Je suis entrée dans une boutique sans raison alors que ça ne m’arrive jamais, au grand jamais. Nous avions dû lever, ce jour-là, quelque inhibition en lien subtil avec l’argent.

L’événement date d’il y a bientôt trois ans. Je n’ai plus acheté de robe depuis – de jupe non plus si vous voulez tout savoir. Je n’aime pas claquer mon argent dans la fringue parce que j’ai assisté, impuissante, à l’addiction de ma maman pendant toute mon enfance. Deux jeudis par mois – jours de paye qu’elle marquait d’un « PY » en rouge sur le calendrier de la cuisine – elle rentrait à la maison avec des sacs pleins d’articles à prix cassés. Toujours plus de « petits tops passe-partout », de « chaussures, mais tellement confortables », de « pantalons qui tiennent chaud ».

Non, il n’y a que la sorcellerie analytique pour me faire acheter une robe par hasard.

Mon cerveau fumait encore sur le divan du docteur P. quand je me suis déshabillée dans la cabine d’essayage. J’ai enfilé la robe en question. Une robe-pull noire de mi-saison, légère et près du corps, en tricot délicat. Le sexy que j’aime. Une seule pièce, et vous voilà vêtue pour des semaines entières.

Je venais de me créer l’uniforme seconde peau qui résoudrait la peur ancestrale de finir comme sa mère.


Arthur/Catastrophe

On m’appelle « mademoiselle  » dans les transports publics. J’ai beau être habillé comme les autres garçons, mes cheveux longs – plus longs que la norme – créent le trouble. Je n’en joue pas. Mais en de rares occasions, j’ai mis des robes, les cheveux peignés et la barbe fraîchement rasée. J’aime alors qu’elles soient longues et légères, qu’elles soient comme les courants d’airs.

J’ai beaucoup dansé en robe. Il faut les voir s’agiter comme des fleurs dans le vent. J’ai aussi cette image de Loïe Fuller, cette robe qui ne cesse de se métamorphoser en un papillon hypnotique. J’allais plus souvent vers le derviche tourneur, pour la voir gonfler et s’envoler. Je faisais aussi le poirier parfois – et le charme s’affaissait.

Je me souviens d’une en particulier. C’était à la fin d’une journée de canicule. Je portais ce qui ressemblait à une grande toge blanche, serrée à la taille par un simple élastique. J’étais assis près du ventilateur lorsque l’orage éclata dans une pluie lourde et fumante. Je ne sais pas ce qui alors se passa dans nos têtes, si nous étions fous ou heureux, mais l’instant d’après tout le voisinage courait dans la rue. Et j’étais là, bientôt trempé, à danser sur le trottoir découvrant cette chose étrange : une robe n’est jamais si belle que quand on la porte par curiosité, sous le tonnerre, en plein été.


Sylvie Hoarau/Brigitte

J’ai pensé à une robe qui me rappelle les débuts de Brigitte. Je l’ai achetée la première fois que je suis allée à Los Angeles avec Aurélie [Saada] en 2009. On y enregistrait les clips de Battez-vous et de La Vengeance d’une louve. J’ai flashé dessus dans une boutique vintage. C’est une petite robe marron, mouchetée de couleurs, en serviette éponge. Je l’adore parce qu’elle est à la fois bizarre, par sa matière et sa couleur improbables, et stricte, dans sa forme : elle est droite, à manches longues et arrive juste en-dessous du genou.

Cette robe, je l’ai portée très régulièrement, pendant presque dix ans ; en été avec des sandales, les manches relevées, et en hiver par dessus une combinaison, avec des bottes. C’est une robe-caméléon : en fonction de ce que je porte avec, je trouve qu’elle n’a pas la même allure. Elle ne ressemble à aucune autre robe, sans être particulièrement flamboyante.

Je la garde précieusement. Je l’ai d’ailleurs beaucoup recousue. Les coutures des robes vintage s’usent. Mais ça fait partie du charme. Je trouve ça fabuleux de pouvoir porter des robes quasiment uniques. Et je suis reconnaissante envers ces robes. Elles ont un vécu qui me fait du bien. Je pense qu’un vêtement peut donner confiance en soi.

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