Parfois les ombres s'effacent

Nouvelle parue dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


C’est là que je te vois, je danse et quand je me retourne, je vois ta silhouette, et tout de suite, je te reconnais. Tu es de dos mais je sais que c’est toi, je reconnais les plis du tissu sur ta peau. Je n’entends plus ce qu’on me dit et la musique a changé. Comme la lumière tourne sans cesse, je cherche un morceau de toi différent par image avant que le noir ne revienne.

Je vois ta hanche, et ton poignet, je vois ta nuque et je vois la frontière que dessine ta robe, là où ta peau commence. J’avance vers toi et te touche l’épaule, tu te retournes, ta surprise est grande mais tu souris et m’embrasses sur la joue. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps mais tu n’as pas vraiment changé.

Je ne sais pas si j’ai grand-chose à dire, c’est impensable de te retrouver là, par hasard.

Et tes mains sont douces, je les sens sur les miennes alors posées sur tes hanches, quand tu danses devant moi, aussi pourquoi parler.

Sous mes doigts je reconnais ce qui palpite à travers l’écran noir du tissu, ce qui doucement, quand je passe ma main dessus, s’agrippe sous mes ongles. Je sais que c’est toi, et tu sembles maintenant accepter tout ça sans surprise. Comme si tu savais que, dans une de ces nuits où l’on éclaire le sol de lumières roses, tu me trouverais derrière toi. Ça fait longtemps.

C’est ce que je me dis quand tes hanches se serrent sur les miennes et que tu m’embrasses la bouche levée. Rien d’autre. Ce que tu as fait depuis, ce que tu as vu, ta vie, tout ça est ailleurs. Tout ça vient d’un monde précédant celui où je sens sur mes lèvres un peu des tiennes.

Et le goût d’une robe avec laquelle on danse me revient et sans que tu le voies, toi que tes yeux emportent loin sous les vapeurs, je lèche un peu de ça. Et l’émotion m’avale.

Jamais, jamais je n’aurais pensé te trouver là où je reviens toujours pour sentir ce qui de toi me manque. Il me manquait ce goût, le goût d’un peu de boue de la nuit qui dès demain sentira le souvenir. Un peu de ces rires et de ces bouches qui se mordillent.

Un peu de tes yeux qui mordillent les miens, et je sens tes mains qui serrent les miennes et y font battre des cœurs inconnus. Tout m’emporte, et ce qui depuis longtemps était couché se relève en moi. Je me rappelle m’être dit, un jour de grande tristesse, que tu serais peut-être morte et que je ne le saurais jamais. Mais tu n’es pas morte, tu es devant moi et contre le mien tu bouges ton corps pendant que les lasers passent à travers mes larmes qui coulent doucement, et que je ne cache pas. Et toi tu ne vois pas, tu ne vois que ton corps dessiné du tissu noir que tu portais déjà la première fois que j’ai senti vibrer ce qui sous ta peau roule.

Et sous mes doigts, pendant que nos visages se baignent dans l’embrun des basses, je retrouve ce que j’avais perdu. Le temps s’arrête, et je n’ai plus d’autre désir que celui que je comble au moment où, en descendant ma main, je sens dessous ta hanche le tissu qui s’enfuit. Et je reste au bord, juste au bord de ta peau, contre la douceur du noir.

Et ta bouche brille encore quand arrive le verre dont on ne sait même plus le nom, le verre rempli de ces retrouvailles que l’on fête encore en buvant des liquides aux couleurs mélangées. Tu me fais boire cet arc-en-ciel pressé que le serveur a fait sous nos yeux, en souriant devant tant d’ivresse. Est-ce que, avant, je t’aimais ? Est-ce que, si avant toi je n’avais pas vu cet étrange souvenir noir flotter sur ton corps, si je t’avais vue toi, et tes yeux, et ta bouche qui parle à celui qui t’accompagne, je t’aurais touchée ?

Sans doute, puisque toucher la peau de quelqu’un d’autre, que l’on ne voit plus, qui n’existe plus et qui d’un coup se montre, se risquer vers sa peau, ça peut être un coup pour rien. Un geste vain qui tomberait en tristesse. Mais toi qui es venue de dos, tu ne te caches derrière personne et tu restes tangible quand de ma bouche vers la tienne roulent les mots noyés dans le flot des bouteilles. Et encore ton rire jeté en l’air, écrasé au plafond qui fait tomber sur nous sa pluie fine et dorée. Arrosé au-dedans par l’alcool et au-dehors par le rire qui nous tient, je garde ma main là où se fend le noir sur ta peau couleur d’épée. Noir, fente et noir encore, et j’ai l’impression d’avoir sous les doigts ce qui tient nos deux pôles l’un à l’autre. Je ne veux pas lâcher.

Et quand je serre un peu l’étreinte, je sens dans ton regard amusé quelque chose qui, si je continue, pourrait devenir de l’inquiétude. Mais le son est trop fort pour que s’y faufile de l’angoisse, et alors que tu joues avec mes doigts que je laisse toujours à ta portée, qu’on a fait trois fois le tour des mots et que les lueurs de rose jetées au sol deviennent bleues, tu me dis qu’après encore une danse, il sera l’heure.

Et sur la piste, chaque seconde est pleine de ceux qui s’échappent du temps présent pour se retrouver là où l’on se retrouve, l’un contre l’autre, à tout froisser entre nos peaux.

J’avais oublié ce jour où du bout du bar je t’ai vue passer la porte, et où depuis ce bout du monde j’ai tenté de te rejoindre. Mais non pas réussi, pas pu remonter le courant des liquides tombés en moi et, emporté au loin, je regardais ta robe bouger et faire son bruit de papier sur le tissu d’un autre.

J’ai oublié l’échec de ces nuits où tu es venue et revenue, et où ton bras pendait au crochet d’un autre, où moi je n’étais rien. J’ai oublié le début de notre histoire, ta cage d’escalier et les lumières qui ne marchaient pas, nos matelas posés au sol et la musique douce quand il est l’heure de fumer cigarette et passion, quand enfin se lève en nous ce qui au ciel s’en va.

J’ai oublié croissants et mains mutines sur langues au parfum de fraise, écharpe pour deux et le nombre de marches. L’odeur des cinémas et les portes que l’on ouvre que pour y faire l’amour chuchoté. J’ai oublié mon insistance et ton désaveu, et tout ça n’existe plus puisque ton corps accueille le mien, pendant que la vitre du fumoir tremble.

Les cigarettes s’arrêtent et l’on titube encore sur le carrelage ou peut-être la moquette, le plafond sur lequel on glisse et tangue parce que les lumières bougent encore et encore, partout autour de nous. Et sur cet envers du monde de ma vie, sur le négatif du désastreux qui m’habite, je laisse pousser ce que tu plantes à chaque geste.

Ta robe raconte comment depuis ta fuite tu n’as fait que tourner pour offrir un peu plus de cuisse à flairer à ceux qui depuis moi n’ont fait que te traverser le cœur. Elle me dit depuis ce tour de cou que ta nuque est douce, et descendant sur tes épaules en de larges bretelles me répète ce qui, la première fois depuis le bout du bar, m’avait saisi le sang. Le cri puissant que moi seul pouvais entendre.

Et je vais main dans la tienne pendant que sur ton ventre bouge un peu de paillettes éclaboussées du verre que tu tiens de l’autre, les perles coulent, se laissant boire un peu par ce qui maintient ton corps chaud. Arrivés à la porte on donne ticket contre manteau mais déjà mon cœur saigne des longues minutes où tu cacheras à ma vue ce qui t’enserre le corps.

Assis à l’arrière, je sens la griffure du tissu sur le tour de mes ongles. Je fais jouer les fibres dans le secret des paumes l’une contre l’autre. Une boîte à musique que l’on ferme et qui chante. Un vœu de silence rompu sans que jamais personne n’en sache rien.

Et la voiture roule pendant que sous mes mains roulent tes cuisses et dans ma bouche, le reflet argenté de ce qui se dit bleu dans le noir de ta robe.

Tu crois que ma langue est pour toi, mais je lèche encore le souvenir de cette vie attachée à l’oubli et jetée au silence. Et presque encore les larmes coulent quand en bouche me revient sur le fil du fouet qui me claque aux joues ce goût du passé. Enfin la voiture s’arrête en bas de pierres inconnues agencées en demeure pour que le plaisir existe. Dans l’allée de l’hôtel, j’entends le bruit qu’elles font.

Clef prise et couloir où je voudrais savoir pour toujours sauvé ce moment où, lorsque tu marches devant moi, l’alcool te fait rire quand tu me regardes par dessus l’épaule à demi nue. Et la porte s’ouvre et j’oublie mon corps devant ta perfection.

Une fois tout éteint je t’imagine dans le noir, l’embrasure de tes seins laissant filer sur moi la lumière qui t’habite. Les boucles, le bout des lèvres, les petits riens restés de toi.

Je voudrais ne plus sentir le lit dans mon dos, et savoir qu’ainsi assise sur moi tu m’enfonceras profondément dans la terre, jusqu’à ce que je t’y retrouve.

Et dans le noir, les mains posées sous la robe, les mains posées sur les hanches, je quitte doucement mon corps pour me retrouver au-dessus et observer le manège qui nous occupe.

Le calme revient, et tes paupières sont maintenant closes, en signe de trêve.

Pendant que mes yeux fixent l’écran, ma tête ne tourne plus. La main posée sur le tissu, je vois.

Il y avait des rires, les rires je les retiens. Et un peu de détresse. Parce que tu savais déjà que vivre n’est pas assez, et que parfois se cueille ce qui encore tout doucement pousse.

Parfois s’enferme dans des caisses ce qui encore doit mûrir au soleil de l’été. Mais pas d’été ici, et dehors sur la robe tu portais l’écharpe, et moi aussi dessous j’écoutais ce qui fragile se battait pour ne pas voir

le jour.

Seule fin pour moi le bout du monde et du comptoir baigné de rose et puis de bleu, pour calmer un peu de ce qui depuis toi crève mon cœur. Et déjà le jour se lève et j’entends la fille me dire que les billets n’attendent pas, alors je sors l’argent de ma poche.

C’est trop mais je dis non, parce que je paye pour deux fois, parce que la semaine prochaine, après avoir passé tant de jours dans le monde où tu n’es plus, je veux encore te retrouver ici par hasard.

Et qu’une fois dans le sommeil, tu t’en ailles en emportant la robe sur celle qui me sert de toi. Que tout ça finisse enfin.


Simon Johannin

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