Meg Brooke rêve d'une robe

Article paru dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Des quatre filles du docteur March, Meg est sans doute celle qui, d’emblée, paraît la plus à même d’atteindre à l’idéal de tempérance et de moralité incarné par leur mère, dont elle porte le prénom. Elle est aussi la plus jolie des sœurs March et a le défaut de ses qualités : la coquetterie. Parce qu’elle est la première à accéder au statut d’épouse et que, contrairement à Jo et à Amy, elle aspire surtout au bonheur domestique, son expérience de la conjugalité sera le laboratoire des satisfactions et des déconvenues du mariage.

Du quotidien de Jo et d’Amy après leur union respective avec le professeur Bhaer et Laurie, nous ne connaîtrons pratiquement aucun détail. Les passages qui représentent Meg aux prises avec les exigences du ménage cristallisent donc le point de vue de l’autrice sur le mariage et révèlent son ambiguïté.


Il faut rappeler que Louisa May Alcott vivait au moins en partie de son travail d’écrivaine et qu’elle ne s’est jamais mariée. Elle correspond à l’archétype de la literary spinster (« vieille fille écrivain »), un repoussoir pour les sœurs March, y compris Jo dont la personnalité semble proche de celle de l’autrice. Little Women (1868-69), qui inaugure selon Anne Scott Macleod le sous-genre des « girl’s novels », répond à une commande de l’éditeur Thomas Niles. Pour des raisons commerciales, ce roman perpétue dans une large mesure le modèle édifiant de la littérature jeunesse d’alors1. Cet ouvrage est constitué d’anecdotes frappantes dont les héroïnes sortent grandies, amendées ; la maturation de ces « petites femmes », que l’on découvre adolescentes et que l’on quitte mères de famille à la fin de la seconde partie, nous est donnée à voir par épisodes, par tranches de vie qui sont autant d’apologues sur lesquels le lecteur est invité à méditer dans l’intervalle des chapitres. Parmi les qualités morales et pratiques vantées dans ce recueil, l’importance de posséder un tempérament ménager2 est soulignée par un passage du chapitre vingt-huit, intitulé « Domestic Experiences ». Il raconte l’achat d’une robe de soie par Meg.

Le récit est mené d’une main de maître et la séquence consacrée à la robe est annoncée de manière à créer une forte tension narrative, tout en indiquant sa portée exemplaire. Il est auparavant question de l’envie que Meg éprouve à l’égard de son amie Sallie Moffat, plus fortunée. Meg résiste à la tentation d’accepter des présents de sa part, car son époux John Brooke en serait embarrassé. Mais un jour, elle fait « pire » et se comporte en « foolish little woman ».

Jusque-là ménagère même dans les futilités, Meg est tentée par un coupon de soie hors de prix qui revêt, dans le texte, l’aspect du fruit défendu tandis que la jeune femme est naturellement assimilée à Ève. On va voir que le « paradis » dans la muraille duquel cet épisode ouvre une brèche est une bulle de frivolité, une sphère dans laquelle les considérations matérielles n’ont pas vraiment cours et où il importe qu’une épouse soit maintenue. Encouragée par Sallie, Meg cède. C’est une catastrophe au sens narratif du terme. La précipitation des événements lui donne le tournis, communiqué au lecteur par une période ponctuée par la répétition lancinante du coordonnant « et » :

She answered, I’ll take it, and it was cut off and paid for, and Sallie had exulted, and she had laughed as if it were a thing of no consequence, and driven away, feeling as if she had stolen something, and the police were after her.

Meg, dépendante financièrement de son conjoint comme toutes les dames de la bourgeoisie d’alors, ne pourra pas lui rendre des comptes comme à son habitude. Mari et femme habitent des univers différents et parlent des langues différentes. Pour John, les livrets de Meg sont indéchiffrables. Il ignore le sens des mots « piping » (passepoil), « hug-me-tight » (boléro), ou comment estimer l’ouvrage d’une modiste. Ce continent de l’élégance féminine aurait pour lui moins de charme, s’il lui était mieux connu. En revanche, l’incommensurabilité du prix de la soierie à sa valeur d’usage est un scandale. Ce n’est pas même une robe, mais une idée de robe ! La question de la valeur émerge brutalement, en même temps que la discorde entre les deux époux. C’est pourquoi l’indignation du mari, sous couvert de tendresse, se traduit par le transfert à sa femme du mépris qu’il voue au morceau d’étoffe, par un jugement de valeur péjoratif : « Twenty-five yards of silk seems a good deal to cover one small woman […]. » (Nous soulignons.)

Par maladresse, Meg aborde le sujet que chacun, lors de ces soirées consacrées à la vérification des comptes, s’efforce de taire : ils sont pauvres. Sans mettre en cause le mariage contracté, elle dissipe l’harmonie illusoire du foyer et découvre que leur relation est aussi de nature économique et non pas, comme elle se l’était juré, inconditionnelle. Cette dimension devient plus sensible sous l’effet du manque ; le travail vient s’interposer entre eux et pèse sur la vie du couple. En effet, John y passe désormais plus de temps pour compenser les excès de sa femme. Meg finit par annuler la transaction qui a causé leur malheur ; elle troque sa robe non encore taillée contre un pardessus neuf, un vêtement d’extérieur qui, dans son imaginaire comme dans celui de John, est investi d’une utilité, car les hommes s’en habillent pour aller gagner l’argent du ménage. Son calcul est triplement récompensé : immédiatement, par le retour au foyer et les assiduités de son mari ; un peu plus tard, par Sallie – avatar grand-bourgeois de la bonne fée – qui décide de lui faire présent de la robe de soie, qu’elle a accepté de racheter ; et surtout, l’été suivant, par sa première maternité. Il est en effet sous-entendu, en guise de conclusion, que les jumeaux Daisy et Demi ont été conçus lorsque les époux Brooke se sont réconciliés...

Meg Brooke, incarnée par Emma Watson dans l'adaptation de Greta Gerwig (2019) © Wilson Webb/Columbia Pictures

Une sorte de mélancolie transparaît dans les fresques conjugales d’Alcott. Bien que celle-ci s’efforce d’escamoter sa vision pessimiste du mariage en usant et abusant des tours concessifs3, on croirait qu’elle avertit les rêveuses, les coquettes, qu’en se mariant, elles devront bel et bien renoncer au glamour. Mais le glamour non plus n’a pas sa faveur. Elle ne prend pas plus au sérieux que John le parler chiffon de Meg et de Sallie. « Piping » et « hug-me-tight » restent inexpliqués, exotiques. Si connivence il y a, c’est plutôt avec lui qu’avec elles. Meg pèche par manque de réalisme et par narcissisme. La robe de soie, cette robe qui n’est encore qu’un fantasme, lui apparaît comme une échappatoire. C’est un vêtement fait pour être porté en dehors de la sphère domestique et, croit-elle, l’extirper de sa classe, faire oublier ses origines que révèlent la seule tenue de soirée qu’elle possède, une « robe de soie noire tellement commune ». Ce court récit sanctionne négativement la prétention de Meg à imiter le comportement des nantis, et positivement l’abnégation dont elle fait preuve pour réparer son erreur – car pour raconter à Sallie toute la vérité, il lui faut « mettre son orgueil dans sa poche ». C’est là une morale de portée universelle mais le tableau brossé par l’autrice de Little Women n’est pas exempt de préjugés misogynes. Il met en scène une figure topique d’épouse dépensière. De plus, il élabore en creux une axiologie féminine tout sauf émancipatrice. Le bonheur conjugal, dans une société où les femmes ne subviennent pas aux besoins économiques du ménage mais veillent seulement au bon usage des sommes investies, repose sur une fiction de bien-être, elle-même conditionnée par leur relative inconscience des réalités matérielles – dans les limites de la prudence ou vertu ménagère, qui, en fait, permet à cette innocence de se pérenniser. Autrement dit, une fois le mariage contracté, aux hommes de pourvoir aux dépenses de la famille, aux femmes de se porter garantes d’un espace où la dépense demeure insensible, où la suffisance matérielle soit telle et si bien établie qu’il ressemble à un nouvel Éden. Ce paradis terrestre ignore le vocabulaire du travail et doit refouler l’angoisse qui peut s’ensuivre de l’observation du monde extérieur et du constat des différences sociales. L’aliénation intellectuelle et morale de l’épouse à cet espace tout à la fois physique et sémiotique, son confinement aux frontières du féminin (modalisées par le rang social de l’époux) préserve cet espace, qui est strictement patrimonial. Meg sait qu’en se montrant imprudente, elle attente à la propriété de John. De fait, rien de ce qui l’entoure ne lui appartient en propre. Elle ne peut se prévaloir que de la confiance de son mari, dont elle risque de se voir déposséder à la moindre incartade. C’est en ce sens que l’on peut interpréter le sentiment étrange qu’elle éprouve d’avoir commis un vol en achetant l’étoffe.

Alcott, en son for intérieur, croyait-elle que cet équilibre conjugal fût vraiment désirable ? Il semble qu’elle-même ait poursuivi un tout autre idéal.


Marie Portier

 

1 Voir Scott Macleod, Anne, « Girls’ novels in america : the beginnings », Revue de littérature comparée, 2002/4 (n° 304), p. 455-466.

2 Le roman tout entier peut être lu comme un art de bien consommer. Voir à ce sujet Sherman, Sarah Way, « Raising Virtuous Shoppers. Little Women and the Marketplace of Morality » in Sacramental shopping: Louisa May Alcott, Edith Wharton, and the spirit of modern consumerism, University of New Hampshire Press, 2013, p. 24-67.

3 Voir le deuxième paragraphe du chapitre : « They were very happy, even after they discovered that they couldn’t live on love alone. John did not find Meg’s beauty diminished, though she beamed at him from behind the familiar coffee pot. [...] The little house ceased to be a glorified bower, but it became a home, and the young couple soon felt that it was a change for the better. » (Nous soulignons.)


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