Malaise à l'Assemblée : la robe de la discorde

Dernière mise à jour : 6 juil.

Article paru dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Le 17 juillet 2012, Cécile Duflot provoque un esclandre à l’Assemblée nationale. Sous les sifflets, et les huées, la ministre de l’Égalité des territoires et du logement peine à se faire entendre et finalement commence : « Mesdames et Messieurs les députés, mais surtout Messieurs visiblement… » Ce sont les députés de l’opposition (UMP) qui provoquent le chahut. Ils tentent par la suite de se justifier : Jacques Myard déclare qu’« il s’agissait de “simples sifflets”, en hommage à la “beauté de cette femme1”. » Son collègue Balkany assène : « Peut-être avait-elle mis cette robe pour ne pas qu’on écoute ce qu’elle avait à dire2. »

Ce jour-là, Cécile Duflot ne semble pourtant pas avoir choisi une tenue remarquable. Si nombre de raisons rendent encore aujourd’hui le vêtement transgressif3, la robe adoptée ici n’a rien de scandaleux. Le corps n’est pas trop dévoilé : le décolleté est peu profond, les cuisses et les genoux sont cachés. Les bras sont eux aussi couverts, respectant le règlement de l’hémicycle interdisant les épaules dénudées4. Les couleurs ne sont pas particulièrement vives et n’attirent donc pas l’attention. La forme de la robe est à la fois féminine en soulignant la taille et convenable en s’évasant vers le bas. Il ne s’agit pas non plus d’une tenue trop luxueuse pour la circonstance5, et encore moins d’une tenue trop négligée – la ministre a déjà été victime de sa nonchalance vestimentaire en portant un jean lors du premier Conseil des ministres, et a retenu la leçon.

Six années ont passé, mais la difficulté reste la même pour les femmes politiques depuis leur accession aux plus hauts postes. Alors que les politiciens s’accrochent au costume deux-pièces sombre, valeur sûre de l’élégance et de la sobriété, les femmes de pouvoir sont constamment attaquées sur leur apparence et leurs vêtements. Comme le montre ce triste scandale, la robe, malgré sa constance dans la garde-robe féminine, n’est pas épargnée.


Sophie Lemahieu

 

1 Mathilde Cesbron et Mathieu Deprieck, « Duflot et sa robe sifflée : l’opposition va-t-elle trop loin dans ses attaques ? », L’Express, 18 juillet 2012.

2 Judith Duportail, « Cécile Duflot chahutée à l’Assemblée pour sa robe », Le Figaro, 18 juillet 2012.

3  Voir le catalogue éponyme de l’exposition Tenue correcte exigée, musée des Arts Décoratifs, 2016. Cécile Duflot a d’ailleurs accepté de prêter sa robe pour l’exposition.

4 En réalité, il s’agit plutôt d’une coutume : aucun texte législatif n’impose cette règle ; sur le site de l’Assemblée nationale, on sait seulement que les visiteurs autorisés à entrer doivent porter une « tenue correcte (pour les hommes : veste ou blouson à manches longues, pantalon long) », selon l’article 8 de l’Instruction générale du Bureau.

5 La robe vient de chez Boden, coûtait 119 euros au prix fort et était soldée pour une soixantaine d’euros au moment des faits.


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