La robe héréro : l'histoire réappropriée

Article paru dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Vêtues de longues et imposantes robes d’inspiration victorienne, des femmes défilent fièrement en plein désert du Namib. Ces femmes font partie de la tribu héréro. Elles affichent les couleurs de l’Otruppe, l’armée héréro, à l’occasion du Herero Day qui commémore les chefs de clan disparus. Ces robes portent le poids du passé colonial de la Namibie.

Herero Woman Marching (2012) © Jim Naughten

Peuple d’Afrique australe, les Héréros représentent environ 320 000 personnes vivant principalement en Namibie, soit 10 % de la population totale du pays, contre 40 % au début du siècle dernier. En 1884, l’actuelle Namibie est proclamée colonie allemande et devient le Sud-Ouest africain allemand (Deutsch-Südwestafrika). L’insurrection des Héréros, privés de leurs terres et de leurs bétails, contre la puissance coloniale allemande conduit bientôt à ce qu’on considère aujourd’hui comme le premier génocide du XXe siècle.

Le 11 août 1904, les troupes allemandes qui encerclent le campement de Waterberg passent à l’attaque. Elles ont pour ordre de ne pas faire de prisonniers. Des dizaines de milliers de Héréros parviennent à s’enfuir dans le désert où la plupart, repoussés de plus en plus loin, mourront de déshydratation. Le 2 octobre 1904, le général Lothar von Trotha rédige un ordre d’extermination : « À l’intérieur des frontières allemandes, chaque Héréro, avec ou sans arme, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepterai plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrai à leur peuple ou les laisserai être abattus. Voici ma déclaration au peuple Héréro. » À partir de janvier 1905, les survivants sont déportés dans des camps de concentration, dont le tristement célèbre Shark Island (l’île aux requins). Entre 1904 et 1908, 65 000 Héréros seront exterminés, soit environ 80 % de la population.


Les Héréros se sont installés en Namibie au cours du XVIIIe siècle. Ils sont alors vêtus de pagnes en cuir, à l’instar des membres de la tribu voisine des Himbas. Dès le milieu du XIXe siècle, l’arrivée des premiers missionnaires et commerçants allemands influence de manière significative la tenue des différentes tribus peuplant le pays. Soucieuse de « contribuer à la civilisation des autochtones », Emma Hahn, épouse du fondateur de la Société des missions du Rhin, Carl Hugo Hahn, propose dès 1846 un enseignement de la couture aux femmes héréros, namas et orlams. Il semble alors indéniable que la robe longue héréro trouve son origine dans les robes de l’Angleterre natale d’Emma Hahn des années 1840-1860, qui se caractérisent par leur corset rigide, leur taille froncée et leur jupe en forme de cloche tombant jusqu’aux pieds. Les Orlams auraient été les premières à adopter la tenue européenne, suivies de près par leurs rivales, les Héréros. Dérangés par la nudité des femmes héréros, qui susciterait la concupiscence des hommes, les colons imposent définitivement le port du costume victorien.


Selon les Héréros, porter l’uniforme de son ennemi diminuerait son pouvoir et transférerait sa force à celui qui le revêt. Aujourd’hui, la robe longue des Héréros représente un emblème de résistance et de résilience. Continuer à la porter est un acte politique. Il s’agit de commémorer un crime génocidaire impuni et largement oublié. Plus encore, elle est devenue la tenue « traditionnelle » héréro, exprimant ainsi l’identité culturelle de ces femmes qui se sont réapproprié ce vêtement, comme un butin de guerre, tant dans sa forme que dans sa symbolique.

La robe longue (ohorokweva onde) est constituée d’un corsage (otjari), de manches longues (omako), d’une jupe (orema) qui part de l’abdomen et qui recouvre les pieds, et jusqu’à sept jupons (ozondoroko). La tenue ne saurait être complète sans la coiffe (otjikaiva) si particulière aux Héréros. Elle peut également s’agrémenter d’un tablier (oruhira). Pour les grandes occasions, on assortit un châle (otjikeriva) et des chaussures (ozokaku) à la couleur de la robe. La conception de la robe seule nécessite un minimum de dix mètres de tissu (un coton épais imprimé de couleurs vives ou bien un patchwork de chutes de tissus, bien moins coûteux) et une vingtaine d’heures de travail. Traditionnellement, les femmes cousent leurs robes elles-mêmes et les plus expérimentées d’entre elles n’utilisent pas de patron. Une certaine compétitivité anime les femmes héréros qui nourrissent une véritable admiration pour celles qui possèdent les plus belles et le plus grand nombre de robes (on compte généralement deux à sept robes par femme). Quant à l’otjikaiva, la coiffe, bien qu’étant réputée pour être la pièce la plus difficile à ajuster de la tenue héréro, une femme doit apprendre à la nouer seule en regardant les autres faire. Si la robe longue a connu des modifications depuis le XIXe siècle, certaines caractéristiques demeurent inchangées : la robe doit recouvrir les pieds et les manches ne doivent jamais monter plus haut que le coude. L’otjikaiva, en revanche, s’est tout à fait transformée. Auparavant plaquée sur les cheveux et de forme plutôt verticale, elle s’est horizontalisée et allongée jusqu’à former comme deux cornes de part et d’autre de la tête, donnant ainsi aux femmes des allures de vaches. Bien qu’aujourd’hui la minorité blanche du pays (5 % de la population) détienne les deux tiers des exploitations agricoles, stigmates de la colonisation et de l’apartheid, les Héréros vivent traditionnellement de l’élevage du bétail. Rien d’anodin donc à ce que l’otjikaiva fasse penser à des cornes de vache.

Chez les Héréros, la vache symbolise la fécondité. De même, la robe longue, dans sa rondeur, suggère la maternité. La partie centrale de la jupe, qui recouvre l’abdomen, est d’ailleurs appelée « la mère » (oina). Pour une jeune fille, l’acquisition de sa première robe longue représente le passage de l’enfance à l’âge adulte, la transition vers le mariage et l’enfantement. Traditionnellement, ce rite de passage s’opère au moment des premières règles ou du mariage. En revêtant la robe longue, la mariée prouve sa bonne volonté à rompre avec sa famille, ses intentions en tant qu’épouse et mère et son engagement auprès de son mari et de la famille de ce dernier. Assez ironiquement, le verbe okuzara signifie à la fois « s’habiller » et « endurer ». Inévitablement, la robe longue suggère également la féminité. Une femme adulte qui ne porterait pas la tenue traditionnelle serait perçue comme nue.

Le poids de cette robe anachronique contraint les femmes à marcher lentement, ce qui leur confère, là encore, des allures de vaches, faisant de leur démarche un atout de séduction unique. L’association de la femme et de la vache se poursuit jusque dans les danses. Lors d’un refrain typique appelé « le cou » (osengo), les femmes remuent le haut de leur corps de façon à imiter le mouvement de la vache. Dans Conflict and Costume, le photographe Jim Naughten a immortalisé des femmes héréros en train d’effectuer la danse de la vache, les mains tendues devant leur buste, les pieds foulant le sol. Dans ces clichés transparaît la fierté que ces femmes éprouvent à porter la robe longue, symbole de leur histoire et de leur identité.


Désormais, dans un souci de distinction, les plus jeunes osent mêler coutume et modernité. À Windhoek, capitale de la Namibie, le jeune styliste héréro McBright Kavari s’applique à réinventer la robe longue, essuyant parfois de vives critiques, sa démarche prenant beaucoup de libertés avec la tradition. En 2016, âgé de seulement 22 ans, il faisait défiler aux côtés de ses créations des robes traditionnelles, récupérées auprès de ses aînées, afin de lutter contre l’oubli.


Maud Bachotet

 

Bibliographie

CHRIST, Antje (producteur), DÖRHOLT, Dorothe (réalisatrice). (2016). Namibie – Les corsets de l’histoire [documentaire]. Allemagne : Christ Media.

HENDRICKSON, Hildi, « The "Long" Dress and the Construction Of Herero Identities in Southern Africa », in African Studies n° 53, pp. 25-54, 1994.

NAUGHTEN, Jim, Conflict and Costume: The Herero Tribe of Namibia, Merrel Publishers Ltd, 2014.

ROSS, Robert, Clothing: A Global History, Polity, 2008.

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