Je voulais porter des robes

Dernière mise à jour : 8 juil.

Entretien paru dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Avant d’enseigner le français à Cherbourg, Marie-Pierre Pruvot, née Jean-Pierre en 1935, a d’abord été meneuse de revue au Carrousel de Paris sous le nom de scène « Bambi ». Chez elle, pas un seul indice de son passé de vedette de cabaret ; les murs sont d’un blanc immaculé. « Je ne peux pas mettre de portraits de moi sur mes propres murs, j’ai déjà tous ces livres ! » me répond-elle quand je lui fais remarquer. Avec Marie-Pierre, qui a d’abord pensé me recevoir en robe d’hôtesse avant d’opter pour un pantalon, nous avons fait le tour des robes du passé, celles qui l’ont aidée à s’affirmer en tant que femme.

Portrait de Bambi © Yukiko Noritake
Les robes de Jean-Pierre

Vers l’âge de quatre ans, je me souviens, je possédais quelques robes ; des robes que ma sœur ne mettait plus et que j’avais dû demander à ma mère. Mais je ne saurais pas dire comment ça a commencé. Je n’avais jamais vu une femme porter de pantalon avant mes 16 ou 17 ans, lorsque je me suis installée à la Pointe-Pescade (aujourd’hui Raïs Hamidou), une station balnéaire de la banlieue d’Alger. Il y avait ce café où j’allais souvent. Les hommes de ce café, lorsqu’il voyait passer une femme en pantalon, disaient : « Oh, le joli petit garçon ! Avec un petit garçon comme ça, je me passerais bien de femmes... » Ce genre de plaisanteries. Mais dans mon village natal, toutes les femmes portaient des robes, sans exception. Alors moi aussi, j’ai voulu porter des robes. Ma mère m’a laissée faire jusqu’à mon entrée à l’école. J’imagine que ça a posé problème, mais je ne m’en suis pas aperçue. Ma grand-mère paternelle, chez qui nous vivions, me protégeait et mon père ne s’en mêlait pas. Il y avait toujours cinq ou six femmes à la maison qui tricotaient ou brodaient. Quelques fois, l’une me disait : « Qu’est-ce que tu fais avec une robe ? T’as pas honte ? » Mais moi je ne répondais pas, je refusais d’entendre leurs réflexions. Tout ce que je voulais, c’était les imiter et coudre et broder, en robe, comme elles.

Et puis, peu à peu, le dernier été avant la rentrée des classes est arrivé. J’avais six ans et ma mère m’a forcée à jeter les robes. Plusieurs fois déjà, elle avait essayé de me convaincre de m’en séparer. Lorsque mon père avait été démobilisé en 1940, après l’Armistice, ma mère m’a dit : « Ton papa va revenir, tu sais. Ça lui ferait plaisir de voir son petit garçon qui ressemble à un petit garçon. Tu l’aimes ton papa ! » Moi, je l’avais oublié. Je ne me souvenais même pas de son départ. Et je n’ai rien voulu savoir. Ma mère a baissé les bras. Elle a dû se dire : « J’agirai lorsque ce sera nécessaire. »

Après ça, je me suis mise à porter des robes par le biais de mon imagination, devant la glace. Pourquoi ? Je ne sais pas. Devant une glace, on a plutôt la preuve du contraire. Le miroir reflète la réalité. Or, je fuyais cette réalité. Mais je me concentrais sur les changements : je me laissais pousser les cheveux, je les coiffais la raie sur le côté, j’arrangeais...


D’Alger à Paris

Des années plus tard, en 1952, j’ai assisté à une représentation de la troupe du Carrousel de Paris sur la scène du Casino de la Corniche, à Alger. J’avais 17 ans et c’était la première fois que je voyais des travestis. Mais je n’avais pas encore l’idée de faire du spectacle. Ce que je désirais alors, c’était de vivre. J’avais quelques amours qui me trottaient dans la tête. C’est là que j’ai appris que, parmi la troupe du Carrousel, quelqu’un vivait habillé en femme. C’était Coccinelle. Tout de suite, je me suis dit : « Si elle y arrive, je peux le faire. Je vais vivre avec mon ami à Alger, quitter ce lycée qui ne m’intéresse plus du tout, travailler… Je demanderais à servir dans un bar, n’importe quoi, mais je veux vivre ma vie ! » Rapidement, j’ai réalisé que ce serait impossible à Alger. À l’époque, en Algérie, les femmes ne faisaient pas les courses elles-mêmes. Les maris se rendaient sur les marchés pour y acheter ces robes en taille unique que l’on resserrait simplement à la taille. J’ai donc pu m’en acheter une discrètement. Un soir, j’ai attendu mon ami dans cette robe. J’avais arrangé mes cheveux, je m’étais maquillée. Lorsqu’il m’a vue, il s’est emporté : « Non, non, non, c’est pas possible, tu vas être un pédé toute ta vie, tu seras méprisé ! » Je crois que mon audace l’a effrayé. Il est reparti aussitôt par la fenêtre qu’il empruntait pour me rendre visite la nuit. C’est une fenêtre que j’ai revue avec émotion lorsque je suis retournée à la Pointe-Pescade, des années plus tard.

J’avais cette volonté de vivre comme une femme, d’avoir un ami et de vivre avec lui. Mais comment faire ? Je n’avais rien à me mettre, je n’avais pas d’argent. J’étais dans l’attente de quelque chose qui viendrait me sauver. Et Coccinelle est arrivée avec le Carrousel. C’est elle qui m’a donné le courage de porter des robes. Mais puisque je ne pouvais pas vivre ainsi à la Pointe-Pescade sans créer de scandale, j’ai voulu m’installer à Paris et m’insérer dans le monde du spectacle et de la nuit. À 17 ans, je suis donc allée raconter des histoires à ma mère et je suis partie. Je me suis tout de suite rendue au Carrousel. On a bien voulu m’accueillir mais la police des mœurs a refusé que j’y travaille avant mes 18 ans et sans que je sois émancipée. J’ai alors écrit à ma mère qui m’a répondu : « Rentre immédiatement ou je te fais rapatrier par la police ! » C’est le seul geste d’autorité qu’elle a eu envers moi, avec la veille de mon entrée à l’école. Je suis donc rentrée en Algérie et on a discuté longuement. Je lui ai dit que je ne vivrai pas autrement qu’en femme et que ça n’était pas possible ici, même à Alger. Elle en a convenu. Je suis repartie à Paris, en décembre 1953, avec l’accord de ma mère et les papiers en règle. Lorsque ça s’est su, on a dit les pires choses : que des proxénètes avaient mis la main sur moi, etc. Et quand je suis revenue me produire sur la scène du Casino de la Cornique en juin 1954, on ne pouvait plus cacher que je faisais partie de la troupe du Carrousel. À partir de ce moment, je n’ai eu qu’une idée en tête : faire venir ma mère à Paris. Elle m’a rejoint quand j’ai eu 20 ans et nous avons vécu toutes les deux, dans un studio. Elle était au cœur de ma vie, elle a assisté aux spectacles, rencontré mes camarades, mon patron… Elle sortait même avec moi quelque fois. Elle nous amenait le dimanche après-midi, avec Capucine, une amie, dans les bals populaires. Ça l’a rassurée de voir que je menais une vie normale.

Avec mes camarades transgenres, on s’est mises à porter des robes en dehors de nos spectacles. Et on en portait avec d’autant plus d’entêtement que c’était interdit. Dans notre esprit, l’interdiction avait rendu le port de la robe obligatoire. Ça nous semblait d’une telle injustice ; et ça l’était, surtout avec le recul ! Même mes collègues de chez Madame Arthur – qui étaient pour la plupart des travestis et qui vivaient en garçons – me disaient : « Tu vas te faire prendre par la police, tu vas faire de la prison, ce sera bien fait pour toi ! » Nous avions une féminité, une apparence qu’ils n’avaient pas. C’était en quelques sorte une concurrence déloyale. Ça les énervait beaucoup que nous portions des robes à la ville. Au début d’ailleurs, ils me disaient « Toi, tu es trop raisonnable pour sortir en femme. »

Je n’ai jamais eu de problème avec la police. Dans le XVIe ou le XVIIe arrondissement, personne ne savait qui on était, on ne risquait rien. Mais à Pigalle, la police rodait. Il ne fallait pas traîner dans les restaurants la nuit. Quand j’ai débuté, on n’était très peu de transgenres, seulement deux ou trois. On pouvait travailler dans le spectacle, mais ailleurs on était rejetées. La seule autre solution, c’était le trottoir. La police avait alors une double raison de nous arrêter et de nous maltraiter. De la même façon, une femme qui portait un pantalon devait craindre les arrestations. D’autant plus s’il s’agissait d’un pantalon avec une braguette à l’avant. Seules les ouvertures derrière ou sur le côté étaient tolérées. Une de mes amies, qui avait été retenue au poste de police en 1956 ou 1957, avait vu une femme, manifestement lesbienne, se faire rouer de coups de pieds à terre. Il était question de frapper fort pour donner un coup d’arrêt à tout ça.


« On ne pouvait pas m’interdire de porter une robe alors que c’était le symbole de ce que je voulais être, de ce que j’étais ! »

Robes de scènes, robes à la ville

J’étais très peu payée à mon arrivée à Paris. Presque tout partait dans la chambre que je louais juste en face de chez Madame Arthur. Je n’avais pas de quoi me payer des robes de ville. Le matin, après le spectacle, je sortais avec mon pantalon de garçon, mon maquillage de scène, mon rouge aux ongles et les cheveux faits, et j’allais dans les restaurants d’artistes où toute la population des cabarets de Pigalle se retrouvait entre 3 et 6 heures du matin. Ma camarade Capucine passait en scène avec des robes de cocktails très serrées à la taille, à la Bardot. Elle m’a dit : « On va aller danser avec ces robes-là, je t’en prête une et tu viens ! » Mes premières sortie à la ville en robe, ça a été les bals populaires du dimanche après-midi. On avait besoin de se rassurer, d’être des jeunes filles comme les autres. Si un garçon nous demandait : « Vous habitez chez vos parents ? », on acquiesçait. S’il nous disait « Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ? », on répondait manucure ou bien coiffeuse. On avait besoin de vivre, on ne voulait pas seulement être des artistes. On voulait avoir la liberté de pouvoir s’asseoir ensemble à la table d’un café. Par la suite, je me suis payée des robes pour sortir le soir. J’ai eu beaucoup de robes Azzaro. C’était un caprice de mon ami de l’époque. Quand on allait dîner chez Le Doyen, chez Maxim's ou bien à La Tour d’Argent, j’étais la seule à porter une robe longue ! Plus personne ne faisait ça dans les années 1970, à part peut-être à l’opéra.

La robe a représenté une affirmation de moi-même. Ça a été capital dans ma vie. J’ai d’abord mis une robe du soir que je m’étais fabriquée moi-même à Alger. Elle était moche comme tout. Et puis il y avait cette robe que j’avais achetée sur le marché. Mais la première fois que je me suis vraiment vue dans une robe, c’était avant d’entrer chez Madame Arthur. La patronne m’avait coiffée, maquillée, je portais des faux-cils… Quand je me suis regardée dans le miroir, sous une lumière très forte, je me suis reconnue sans me reconnaître. Je me suis dit : « C’est moi. » Je me suis trouvée très jolie dans cette robe longue sans manches qui prenait jusqu’au cou. On me l’avait prêtée parce que je n’avais rien. Et comme j’étais très mince, à force de surveiller ma taille, on avait dû la reprendre avec des épingles à nourrice. Alors que j’étais très angoissée, je me suis découverte.

Dès lors, la priorité pour moi a toujours été la scène. Je voulais immédiatement me faire un nom. L’argent que je gagnais, je le dépensais dans les robes de scène. J’avais la façon gratuite à l’atelier de couture du Carrousel et chez Madame Arthur. Je n’avais plus qu’à acheter le tissu. J’ai porté de très belles robes lors de mes tours de chant. Il était pourtant rare que les filles du music-hall se produisent en robes. J’ai porté des robes fourreaux, extrêmement resserrées aux genoux, qui laissaient à peine la liberté de marcher, des robes à plumes, à paillettes ou à strass, avec des drapés par-ci et des drapés par-là… Je n’en ai pas conservée une seule. Quand j’ai quitté le spectacle pour l’enseignement en 1974, je suis partie du jour au lendemain, sans dire où j’allais, et j’ai laissé toutes mes affaires dans les loges communes. Après ça, j’ai cessé de porter des robes. À l’époque, comme c’était interdit, ça les rendait obligatoires, on ne pouvait pas m’interdire de porter une robe alors que c’était le symbole de ce que je voulais être, de ce que j’étais ! Une fois le pantalon devenu courant dans la garde-robe féminine, je n’ai plus mis que ça. Porter des robes n’était plus une nécessité.


Propos recueillis par

Maud Bachotet

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