Les petits garçons en robes

Article paru dans Pièce détachée #1 La robe en novembre 2018.


Nos albums de famille en témoignent, jusqu'au début du XXe siècle, les garçonnets de moins de cinq ans portent des robes « comme des filles », à broderie anglaise blanche et rubans de satin, leurs cheveux tombant en boucles sur des épaules parfois dénudées... Comment expliquer cette mode qui nous étonne tant aujourd'hui ?

Jusqu’en 1340, hommes et femmes en robe

Philippe Ariès1 est le premier historien à s’intéresser au vêtement des enfants « enrobés », ou dits « à la bavette ». Il rappelle qu’au Moyen Âge, la robe est la norme pour tous, hommes et femmes. Vers 1340, l’habit court ajusté se substitue à la robe pour l’homme. Ce dimorphisme vestimentaire est par ailleurs considéré comme la naissance de la mode, phénomène typiquement occidental.

Les petits enfants, garçons et filles, gardent la robe. On les rattache de ce fait au monde féminin où les a « naturellement » placés leur naissance – en raison de la forte mortalité infantile qui persiste jusqu’au XIXe siècle, cette sorte d’état premier dure quelques années. En parallèle, la robe s’avère la solution la plus pratique tant qu’ils ne maîtrisent pas la propreté, qui s’acquiert plus tardivement qu’aujourd’hui, autour de quatre ans. Le petit enfant, garçon ou fille, revêt sa première robe au plus tôt à huit mois, lorsqu’il commence à marcher2. À l’âge de raison, vers sept ans, les enfants portent les mêmes vêtements, en miniature, que ceux des adultes du même sexe et de même condition sociale.

Dans les classes privilégiées, prescriptrices des modes, les garçons passent de l’univers de la nursery géré par les femmes à celui des précepteurs ou de l’école dirigé par les hommes : ils « quittent les jupes de leur mère » pour « porter la culotte ». La différenciation vestimentaire marque la différence éducative qui s’ensuit, discriminante à l’égard des filles, c’est précisément ce qui nous interpelle aujourd’hui devant ces représentations de garçonnets habillés « comme des filles ».

Comme des filles, vraiment ?

Ariès décrit la robe de garçon du XVIIe siècle, ou jaquette, comme une soutane d’inspiration masculine. Au XVIIIe siècle, les enfants portent la robe dite « en fourreau ». C’est une robe longue, au corsage baleiné assemblé à la jupe, formant une seule pièce, lacée dans le dos – contrairement à la robe à la française des femmes, dont le corsage s’ouvre sur un jupon et une pièce d’estomac. Un tablier à bavette épinglée termine la toilette. Mais le fourreau des garçons – qu’on nomme encore parfois jaquette – a des parements de manches à galons comme l’habit des hommes. Celui des filles s’inspire des manchettes à volants de leurs mères.

En France, il est d’usage que le vêtement d’enfant suive les modes. L’apprentissage de l’élégance est une tradition, une obligation liée au rang social. En 1903, on peut lire dans le magazine Fémina : « Une mère est élégante sur elle et sur son enfant3 ». Le vestiaire des enfants répond à la fois aux variations de la mode et au sentiment d’enfance tel qu’il est perçu par la société, et qui fluctue selon les époques.

À la fin du XVIIIe siècle, on délaisse le couvre-langes des nourrissons pour la robe blanche qui cache le maillot. Bébés, petits enfants et femmes suivent les mêmes tendances de modes. Les similitudes s’accentuent – place de la taille, coupe des corsages, des manches, du décolleté... Les correspondances entre toilettes féminines et enfantines persistent pendant tout le XIXe siècle. L’offre sans cesse renouvelée des grands magasins accélère le rythme des modes. Cette conjoncture aboutit à la fin du siècle à l’efféminement du petit garçon des classes bourgeoises. En quelque sorte, la conscience d’appartenir à l’élite sociale et la détermination à suivre ses usages vestimentaires l’emportent sur la différenciation des sexes.

La fin de la robe des garçons

Les similitudes entre les tenues des femmes et des enfants trouvent leurs limites en 1875, avec l’impossibilité de miniaturiser les modes féminines emportées dans leur quête d’une taille fine et les contraintes de la tournure4. Elles aboutissent à l’affranchissement de la mode enfantine, qui devient autonome vers 1885-1890. Ce n’est que l’ultime étape d’un processus commencé vers 1750.

En effet, le style de la robe des petits enfants a évolué au fil des siècles, selon le sentiment que la société se fait de l’enfance. L’impact considérable d’Émile ou De l’éducation de Jean-Jacques Rousseau, paru en 1762, contribue à porter un regard nouveau sur les relations dans la famille et les membres qui la composent. Vers 1780, le garçon quitte la robe plus tôt ; il revêt entre trois et sept ans le costume dit « en matelot », constitué d’un frac et d’un pantalon5. Puis la lente évolution du sentiment d’enfance, la nouvelle division en plusieurs tranches d’âges qui en découle, aboutit dans les années 1850 au « costume marin », qui marque indiscutablement la naissance d’une mode enfantine spécifique. Même si elles ne concernent que le garçon, ces tenues intermédiaires entre la robe et le vêtement masculin marquent le nouveau statut accordé à l’enfant. Les premiers vêtements pour fille suivent en 1880.


Quelle tendance pour demain ?

Avec l’objectif d’amplifier l’offre, le marketing – tout-puissant dans les collections d’aujourd’hui – sexualise à outrance le vêtement enfantin, surtout celui des filles ; d’où notre étonnement devant les images d’hier. Quant au rapport du vêtement des enfants avec celui des adultes, la frontière est d’autant plus brouillée que ces derniers ne veulent plus vieillir et que les marques déclinent leurs articles iconiques dans toutes les tailles, pour tous les âges. La sensibilité des sociétés évolue et fluctue. Masculin, féminin, unisexe, égalitaire, transgenre... que sera le vêtement de demain ?

D’un côté, l’affirmation et la revendication d’un traitement « égalitaire » pour les femmes se traduisent dans leur garde-robe ; par exemple, depuis les années 1970, elles peuvent porter le pantalon (longtemps interdit6) quelles que soit les circonstances. De l’autre, la mondialisation, l’extension du marché vestimentaire à des sociétés aux cultures diverses et multiples pourraient promouvoir un vêtement masculin différent, et pourquoi pas de même structure que la jupe des femmes – comme le paréo, le sarong, le dhoti, la djellaba, le kilt... C’est déjà un constat : la jupe pour homme s’invite de façon régulière dans les collections de nombreux créateurs occidentaux, tels que Jean-Paul Gaultier ou Vivienne Westwood. Demain, hommes, femmes, enfants, tous en robe ?


Viviane Le Houëdec

 

1 Philippe Ariès, L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Régime, Plon, 1960.

2 Cette délimitation d'âge est attestée par les descriptifs des vêtures des enfants trouvés dans les décrets et circulaires entre 1756 et 1849.

3 « La mode enfantine en 1903-1904 », Fémina n° 67, 1er novembre 1903.

4 Artifice féminin porté en bas du dos, sous la jupe, pour lui donner du volume (entre 1869 et 1890).

5 Les hommes portent culotte et bas de soie.

6 La loi de 1800 interdisant le port du pantalon par les femmes n'a été officiellement abrogée en France qu'en 2012 !


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